Voilà l'idée du travail le dimanche relancée par le gouvernement ... Le bon citoyen sera le consommateur, le pousseur de
chariot qui se déplace, même le dimanche... !
Voilà l'idée du travail le dimanche relancée par le gouvernement qui
entend la faire débattre à l'Assemblée avant la fin de l'année. L'idée
serait de multiplier les dérogations dans les zones touristiques et les
« zones d'attractivité commerciale exceptionnelle », notamment en
Ile-de-France et dans le Sud. Objectif : activer le commerce, réveiller
l'épargne endormie, bref stimuler la demande pour compenser le déficit
dû à la crise. Le bon citoyen sera le consommateur, le pousseur de
chariot qui se déplace, même le dimanche... !
Examinons
les arguments avancés, faibles à l'exception de ceux concernant les
services indispensables. L'argument économique de création d'emplois ?
Maintes études ont démontré que non seulement ce n'est pas certain,
mais c'est l'inverse qui pourrait l'être en raison de la destruction
d'emplois dans le petit commerce. Une majorité de Français disposés à
travailler ce jour-là ? Oui, du bout des lèvres et à condition que cela
concerne les autres « volontaires » ! Rien de très convaincant, par
conséquent.
En revanche, on pressent l'impact d'une telle mesure qui annonce, sans
aucun doute, via quelque 180 dérogations, la mort prochaine du
dimanche, prié de rentrer dans le rang des jours ordinaires.
Les
chrétiens ont de bonnes raisons de demeurer attachés à ce jour, même si
la pratique dominicale n'excède plus 5 %. C'est pour eux l'instant de
la suspension de l'oeuvre divine, du travail et des objets pour se
rendre disponible à autre chose, pour se retourner sur le chemin
parcouru les jours précédents. Comme ils sont moins nombreux, on
pourrait être tenté de laisser à chaque religion le choix de son jour
de repos.
Mais imagine-t-on une société privée de la parenthèse
collective pendant laquelle on met l'activité en veilleuse ? Cela
voudrait dire que les besoins de l'individu et du secteur marchand
l'emporteraient sur le reste.
D'abord, le jour de repos
deviendrait flottant, au gré du désir de chacun et de la souplesse de
l'activité. Plus de point de repère fixe, pour distinguer un temps où
l'on se refait, avant de « réattaquer la semaine », comme on dit
souvent. Tout le monde se retrouverait sur une vaste mer, surfant sur
sa petite vague. Le temps serait déréglé, éclaté, au gré d'un travail
qui n'aurait plus de cadre général.
Qui ne voit les conséquences
sur le social, et pour commencer, sur la vie familiale ? Comment
assurer des relations régulières entre conjoints, parents et enfants,
si l'organisation du temps hebdomadaire annule les différences de
rythme, d'occupation ? Faut-il rappeler que l'invention d'un temps
réglé (ce fut celui des moines...) a permis le développement de la
civilisation ?
Autre conséquence de l'évolution annoncée : il
n'y aurait plus de moment qui échapperait à l'emprise de l'activité
productive et marchande. Avons-nous réellement besoin d'acheter sept
jours sur sept ? Si oui, sommes-nous prêts à renoncer à ce moment de
tranquillité, de repos, d'échange avec les proches, que permet le
dimanche ? Si non, cela voudrait dire qu'être sans activité extérieure
nous est devenu insupportable. Et ne parlons pas d'une disposition à la
contemplation, à « l'état de poésie » dont parle Georges Haldas, qui
serait à ranger au rayon des antiquités.
Au moment où tout nous
invite à reconsidérer un mode de vie basé sur la consommation, la
banalisation du dimanche ¯ même au nom de l'emploi ¯ prendrait la
direction exactement opposée.
(*) Observatoire des réalités sociales (Quimper).
Jacques Le Goff (*)