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La musique d'orgue du temps de Noël Version imprimable Suggérer par mail
Cadre de vie - Protection du patrimoine
09-12-2008

Par Jean-Paul Imbert  -  Article repris de la revue Una Voce de novembre-décembre 2008

Parmi les œuvres les plus communément attendues et appréciées du répertoire des organistes figurent incontestablement les Noëls des compositeurs français des XVIIe et XVIIIe siècles qui font appel aux sonorités franches et vigoureuses de l'orgue baroque. Composés sur des mélodies de chansons populaires appartenant bien souvent à une musique issue d'un folklore régional, leur caractère religieux n'a rien d'évident, ils ont été unanimement  acceptés, tant ils correspondent sur le plan sonore à l'imagerie visuelle de nos crèches traditionnelles. Mais le répertoire dont disposent les organistes pour le temps de Noël est infiniment plus vaste et s'est enrichi au fil des siècles de l'apport des plus grands compositeurs.

Une petite parenthèse s'impose ici sur la définition du temps de Noël qui succède à celui de l'Avent et se termine à la fête de la Purification le 2 Février. Dans notre société soumise à bien des lois de fonctionnement étrangères à la musique et à la religion, le temps de l'Avent semble avoir disparu puisque on commence à fêter commercialement Noël dès la Toussaint : l'effet contagieux se propage à l'intérieur même des églises où il devient habituel de donner des concerts de Noëls pendant tout le mois de Décembre, alors que l'on devrait n'y exécuter que des œuvres destinées au temps de l'Avent. D'autre part  il faut constater que dans l'église «conciliaire» le temps de Noël ne s'arrête plus à la fête de la Purification mais dès  celle de l'Épiphanie, et que les dimanches suivants du mois de Janvier appartiennent à ce qui est tristement appelé le «temps ordinaire». Ce temps  se trouve donc réduit à une dizaine de jours.

En revanche, l'une des réformes conciliaires que les organistes apprécient, est l'autorisation qui est donnée à l'orgue de jouer pendant le temps de l'Avent et plus seulement le 3ème dimanche «Gaudete», ce qui permet de faire entendre un magnifique répertoire de chorals, en particulier de J.S Bach (du moins pour les paroisses qui ne condamnent pas la musique de Bach, sous le prétexte qu'il n'était pas catholique, et il en existe!)

Ce répertoire d'œuvres d'orgue adaptées au temps de Noël peut se subdiviser en deux grandes familles définies par leur caractère religieux ou simplement illustratif, bien que la définition de la musique religieuse ou sacrée soit difficile à mettre en évidence, comme le démontrait si bien le R.P Émile Martin dans son ouvrage «Une muse en péril» (Éditions Fayard).

 

Les noëls traditionnels

La famille des œuvres les plus caractéristiques, celle des noëls, comprend de très nombreuses compositions de forme plus ou moins semblable, publiées  à partir de 1678 par des musiciens eux-mêmes organistes et dont certains ont acquis une célébrité qui dure encore. Avec des titres qui sont ceux de chansons populaires et donc connues à l'époque: «À la venue de Noël, Une jeune pucelle, Joseph est bien marié, Or nous dites Marie, Qu'Adam fut un pauvre homme, Voici le jour solennel....», ont paru des livres de noëls dûs à une série de compositeurs dont le pionnier semble avoir été Nicolas Lebègue dans son Livre d'orgue de 1678, suivi en 1682 par le premier «Livre de Noëls variés», de  Nicolas Gigault, puis par celui de Pierre Dandrieu. Une génération plus tard ce seront André Raison, Jean-François Dandrieu, Antoine Dornel et surtout Louis-Claude d'Aquin. Celui-ci obtint un succès tout aussi mondain que musical et pour la messe de minuit à l'église Saint-Paul à Paris, la chronique rapporte que «les carrosses, dans la rue, formaient une file qui s'étendait jusqu'aux Célestins,...l'église était pleine de curieux, et chacun regardait où pouvait être l'oiseau entendu pendant le couplet...»

En effet l'interprétation des Noëls permettait de faire appel à des sonorités nouvelles comme le jeu de rossignol, les effets d'orage, les trompettes du jugement!

Plus tard viendront Claude Balbastre, Michel Corrette, et la formule s'éteindra avec Nicolas Séjan et ses contemporains Lasceux, Beauvarlet-Charpentier. Tous écrivent des pièces sous forme de thème et variations, utilisant des registrations caractéristiques de l'orgue à la «Dom Bedos», faisant apprécier les cornets, cromornes, le grand-jeu en écho sur les différents claviers, et indiquant très rarement le   moment liturgique de la messe auquel ils sont destinés.

 

Une exception « liturgique »

C'est  Pierre-François Boély qui fut le premier à publier en 1842 une «Messe du jour de Noël pour l'orgue, composée sur des airs populaires anciens dits Noëls et suivant les tons du chant des Grands Solennels en usage à Paris». Dans un esprit qui rappelle celui de Marc-Antoine Charpentier dans sa «Messe de minuit», écrite elle pour quatre voix, flûtes et violons en 1694, il utilise comme lui des noëls populaires «Joseph est bien marié», «Or nous dites Marie» dans deux versets du Kyrie, «Où s'en vont ces gais bergers» dans l'Offertoire.

Cette œuvre qui possède toute la fraîcheur inspirée de ses thèmes rustiques ne semble pas avoir fait école et reste un exemple unique dans la littérature de l'instrument.

 

Les noëls depuis le XIXe siècle

Les compositeurs de l'époque romantique et symphonique se sont à nouveau limités à l'écriture de pièces isolées, tels César Franck dans les cahiers de «L'organiste», Alexandre Guilmant qui sut varier thèmes anciens et régionaux « D'où viens-tu bergère», « Puer nobis nascitur», noëls provençaux, espagnols, polonais dans son opus 60, mais aussi composer des chorals sur des mélodies luthériennes, dans l'opus 93.

A leur suite on trouve des noëls d'Adolphe Marty: un délicieux «Noël breton «en ré majeur dans son recueil «L'orgue triomphal», Eugène Gigout avec sa Rhapsodie sur des noëls, Théodore Dubois et sa «Marche des rois mages», Guy Ropartz qui écrit une «Rhapsodie sur deux noëls populaires de la Haute Bretagne», et plus,près de nous : Gaston Litaize, auteur d'un noêl basque et d'un noêl angevin, Jean-Jacques Grünenwald et ses «Variations brèves sur un noêl du XVIe siècle», André Fleury et ses «Variations sur un noël bourguignon».

De véritables sommets musicaux ont été atteints avec les «Variations sur un vieux Noël» opus 20 de Marcel Dupré.

On peut ajouter à cela quelques restitutions, en particulier par François Lombard, de quelques unes des fabuleuses improvisations enregistrées de Pierre Cochereau, dans la forme traditionnelle: thème et variations et, dans le même esprit,  le tout récent «Prologue et Noêl varié» de Pierre Pincemaille, écrit sur l'un des  noëls utilisés par Louis-Claude d'Aquin «Noël,  cette journée».

 

Les noëls étrangers

Toutes les œuvres citées jusqu'à présent appartiennent à l'école d'orgue française mais on trouve bien sûr dans d'autres pays des œuvres pour le temps de Noël : chez les compositeurs anglais (John Ireland et son délicieux : the Holy boy), tchèques (Petr Eben et ses Variations sur «Good king Wenceslas» pour ne citer que deux exemples. En revanche les compositeurs germaniques se sont attachés à illustrer leur répertoire «liturgique» de chorals luthériens, depuis Pachelbel, Walther, et bien évidemment Jean-Sébastien Bach.

Chez Jean-Sébastien Bach, c'est essentiellement dans « l'Orgelbüchlein» dont les 45 chorals sont classés en fonction du temps liturgique que l'on trouve une abondante source d'illustration du temps de Noël, avec les BWV 600 à 612, parmi lesquels les admirables «in Dir ist Freude «, «Jesu meine Freude» et «In dulci jubilo».

Dans son sillage, Franz Liszt a destiné à l'orgue un « Weihnachten», recueil de 4 pièces sur des noëls populaires extraites de son «Arbre de Noël» pour piano. Puis bien évidemment, Max Reger et Sigfrid Karg-Elert qui dans leur langage proche de Brahms, Richard Strauss et du jeune Schönberg ont repris toutes les formes musicales  illustrées par Bach, en particulier le choral.

 

Les illustrations basées sur le grégorien

En France, depuis le fin du XIXe siècle, quelques compositeurs ont voulu illustrer Noël, non plus à partir de mélodies populaires, mais en utilisant le matériau de base de la liturgie catholique: le chant grégorien. C'est Charles-Marie Widor, organiste de Saint-Sulpice,  qui ouvre la voie en construisant l'une de ses 10 symphonies : la 10ème ou «gothique» sur le thème du «Puer natus est nobis». Il est suivi par Charles Tournemire, successeur de Franck à Sainte-Clotilde, qui dans son anthologie de  «l'Orgue mystique» illustrant les dimanches et fêtes de l'année liturgique, destine un cycle complet au temps de Noël, depuis le dimanche Gaudete jusqu'à la fête de la Purification. Chaque office comprend cinq pièces : prélude, offertoire, élévation, communion et sortie, dans lesquelles  il paraphrase le propre grégorien du jour.

Un autre exemple d'illustration des thèmes grégoriens est celui trouvé dans le «Mystère de Noël» d'Auguste Fauchard, véritable poème symphonique sous forme de chorals variés sur l'hymne «Jesu redemptor omnium». Ce thème est également employé par Marcel Dupré dans le premier mouvement de sa «Symphonie-passion», «Le monde dans l'attente du sauveur», symphonie dont le deuxième mouvement «Nativité» commente « l'Adeste fideles ».

 

Un monument : La Nativité du Seigneur, d'Olivier Messiaen

Enfin, pour couronner cet examen non exhaustif de la littérature d'orgue illustrant Noêl, une place de choix revient à un  cas à part :  le cycle d'Olivier Messiaen intitulé «la Nativité du Seigneur» composé de neuf méditations. Selon l'expression exacte de l'auteur, il s'agit de «neuf pièces en tout pour honorer la maternité de la Sainte Vierge, ...faisant appel à l'émotion, la sincérité d'abord, mais transmises à l'auditeur par des moyens sûrs et clairs».

Cas original, puisqu'il s'agit de  musique religieuse à vocation non liturgique, ces neuf pièces font alterner pages descriptives et pittoresques: (les bergers, les anges, les mages...), pages méditatives et profondes : (la  Vierge et l'Enfant, le Verbe, Desseins éternels..) jusqu'à l'éblouissant «Dieu parmi nous» qui constitue la synthèse et l'apothéose de l'œuvre.

Noël offre donc aux organistes un trésor de pièces de toutes sortes et d'inspiration diverses. Il n'est pas toujours facile de les adapter aux exigences de la liturgie, traditionnelle ou non. Rares sont en effet les célébrants qui demandent à leur organiste de jouer «Dieu parmi nous» de Messiaen à l'Offertoire, pièce pleine de contrastes sonores avec de longues périodes de tutti, et d'une durée d'exécution de 8 minutes, mais j'ai eu la chance d'en connaitre! Le jeu de l'orgue  n'étant plus autorisé pendant la consécration, les «élévations» de Charles Tournemire  doivent trouver place à un autre moment. Mais c'est  chaque année une joie renouvelée que de puiser dans ces trésors  de belle musique et d'illustration de la foi catholique.


Extraits de la Revue Una Voce
40 rue de la Procession, 75015 Paris
www.unavoce.fr   
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