|
Or donc il paraîtrait, c’est la thèse officielle des princes qui nous
gouvernent, que « le Français de souche » n’existe pas. Nous sommes
tous, sinon des juifs allemands, comme disait Cohn-Bendit, il y a
quarante et quelques années, ou des plombiers polonais, mais, au moins,
des immigrés de plus ou moins fraîche date. La France historique, celle
de Clovis, de Charlemagne et d’Hugues Capet, celle de Du Guesclin, de
Jeanne, de Bayard et de Monsieur de Turenne, la France de Jean Bart, de
Surcouf, de Victor-Marie Comte Hugo, de Péguy et de Foch, de Clemenceau
et de Pétain, d’Honoré d’Estienne d’Orves et d’Alphonse Juin, la France
de Jean de Lattre de Tassigny, de Leclerc de Hautecloque, d’Hélie de
Saint-Marc et de Dupont père et fils, n’est qu’un immense mélange
d’immigrés de toutes couleurs, de toutes races et de toutes religions,
organisé en république sous le drapeau tricolore, selon la Déclaration
des Droits de l’homme et du citoyen. Fermez le ban et rangez vos
bannières, Martin ! Durand ! Kerdoncuf ! Lecourbe ! Lefranc !
Dugommier ! Guyot ! Trauchessec ! Dubois ! Pujol ! Sortez des rangs et
jetez vos masques ! On vous connaît. Vous étiez, il y a trois
générations, arrivant de Brest-Litovsk et de Bessarabie, en tribus
errantes du Nord, du Sud et de l’Est, tous étrangers à votre propre
histoire !
De qui se moque-t-on ?
Comme en réponse à ces propos absurdes, repris servilement par la
presse rampante, courant plus servilement encore dans les dîners en
ville, voici que me parviennent dans la même semaine, trois livres
d’épaisseur inégale – carnets de guerre, souvenirs de guerre, et, sommet
attendu et merveilleux, Dupont fils et père de Dupont, par Jacques
Dupont.
Le point commun de ces mémoires est l’âge de leurs auteurs, entre 85
et 95 ans. L’autre point, c’est qu’ils ont fait la guerre, pour
défendre cette coalition hétéroclite d’immigrés de tout poil qu’ils
appelaient – et qu’ils appellent toujours – la France. Un troisième
point est qu’ils s’appellent Chevallier, Récipon, et naturellement
Dupont. Si j’osais, j’ajouterais le recueil de mon père, qui s’appelait,
comme on s’en doute, Trémolet, et de mon grand-père, du même côté, qui,
voyez-vous l’audace ? s’appelait encore Trémolet. Mon père, c’était la
guerre de 39-45. Mon grand-père, celle de 14-18, à la fin de laquelle il
mourut, à Gènes, de ses blessures, trente-six éclats de grenade (comme
les chandelles) reçues en Serbie, dégénérant sur le chemin du retour en
septicémie foudroyante. J’oublie les Corses, au nom plus exotique, mais
tout de même français depuis 1769 par acquisition, depuis le Consulat et
l’Empire par gloire militaire, depuis 14-18 par le sang versé (ô
combien !).
Puisqu’on en est là, Bertrand, Copé, Sarko, Aubry, Strauss-Kahn,
Royal, Fabius (le pas très catholique), Peillon, Valls, Hamon et
Pécresse, faites voir un peu d’où vient votre lignée ! Alignez les
services rendus ! Le travail ! Le sang ! La sueur ! Le débat, je le
sens, va devenir intéressant.
Et pourtant, là n’était pas, initialement, mon propos.
Ce qui me frappe, c’est cette prolifération de souvenirs édités pour
les familles, les amis, à titre privé, qui se remet de la main à la
main, dont on parle de la bouche à l’oreille, comme un samizdat spontané
des vieux Français de souche. Une résistance d’octogénaires. Une
clandestinité de presque centenaires.
Souvenons-nous, il y a un demi-siècle, quand la Russie était encore
sous la chape de plomb de l’Union des Républiques Socialistes
Soviétiques, on voyait, dans les églises, des vieilles babouchkas qui
brûlaient un cierge, en priant, devant l’icône délaissée. Même la police
politique ne faisait plus attention à elles. C’étaient des vieilles, et
la vieille religion n’avait plus qu’elles, comme fidèles.
La prière et la mémoire de ces vieilles ont eu raison du
totalitarisme le plus étouffant que le monde ait connu. Et la Pologne
doublement écrasée sous les bottes successives du nazisme et du
communisme a donné Jean-Paul II. Au siècle de l’apothéose juive, comme
dirait Yuri Slezkine, ce sont encore ces renaissances chrétiennes et
nationales qui font l’événement.
Nos vieux prennent le relais, enfin, chez nous, et dans le bleu de
leurs yeux, où l’on voit de la lumière, passe le souvenir de
l’invincible espérance. « Dupont aura un nom de plus en plus
difficile à porter si les vertus qu’il implique, naguère banales,
deviennent suspectes et attentatoires aux valeurs de la France de
demain, dont un prophète nous a maintes fois révélé qu’elle n’est plus
celle d’hier » : ainsi parlait Jacques Perret – œil bleu, moustache
blanche, pipe et chapeau – au procès de Jacques Dupont, en 1961, devant
le Tribunal militaire spécial. Tout était dit, déjà, pour aujourd’hui.
Mais Dupont a continué à porter ces mêmes valeurs suspectes et à les
faire claquer, ces valeurs, comme un oriflamme, à la barbe de tous les
raseurs.
Récipon, qui est, dit-il, dans sa quatre-vingt-cinquième année,
achève ainsi son bref récit : « Je n’ai pas cassé trois pattes à un
canard, mais je suis celui qui est allé chez le Docteur Dugoujon le
lendemain de son arrestation, je suis l’un des premiers à être entré
dans Stuttgart, j’ai combattu dans la boue et le froid glacial pendant 8
mois, je suis l’un de ceux qui ont sacrifié leur jeunesse et mis leur
peau au bout de leur fusil pour libérer la France et je suis celui qui
est en vie non par chance comme on le pense généralement, mais par grâce
divine obtenue par les prières de ma mère. » Et il ajoute, écoutez
bien, comme c’est à la fois surprenant (apparemment) et très profond (au
fond) : « Voilà au nom de quoi je défends Pie XII
de toutes mes forces et que je demande à ceux qui n’ont pas fait la
guerre de se taire et de mieux s’informer. »
Ainsi peut-on clouer le bec aux blancs-becs.
Il se trouve qu’ils ont fait souche, ces Français de souche, et que
nous avons quelques raisons simples de les vénérer, de les admirer, et,
pourquoi pas, de les continuer. Le gouvernement veut fermer, au plus
tôt, et au moindre prix, son dossier sur l’identité nationale. On
n’enferme pas le vent. On n’étouffe pas le feu en lui jetant la
Déclaration des Droits, même gravée dans le marbre. Si les vieux se
mettent à parler, à écrire, et si les jeunes les écoutent et les lisent,
où donc s’arrêtera le mouvement ? Béranger, déjà, en pleine
restauration bourbonienne, faisait chanter aux enfants :
« Bien qu’on dise qu’il nous ait nui,
« Parlez-nous de lui grand-mère,
« Parlez-nous de lui ! »
Et le culte a fleuri, du petit caporal, qui traversa l’océan pour
reposer aux Invalides.
On n’arrête pas les souvenirs. Ils courent, ils s’amplifient. Ils
s’enjolivent et ils nourrissent, au cœur de ceux qui les écoutent, ce
sentiment d’où naissent les grands événements : la nostalgie.
La douleur du retour vers la patrie, vers le foyer, vers la maison,
vers les anciens, vers les racines et vers la souche. Non, nous ne
sommes pas des déracinés ! Non ! Nous n’avons pas « la désinvolture
sadique des déshérités », comme disait mon maître Jean Ousset. Nous
sommes ce que nous ne pouvons pas ne pas être, des fils de France depuis
on ne sait plus combien de générations. Fils de Lozère ou d’Aveyron, de
Bretagne ou d’Alsace, des Flandres, de la Lorraine et de la Picardie,
du Hainaut et du Beauvaisis, de Haute et Basse Normandie ; Fils de
Provence et de la Corse, du Languedoc et de Catalogne, du Berry et du
Morvan, de la Bourgogne et de l’Auvergne, de la Vendée, de la Saintonge
et des Charentes, d’Orléans et de Beaugency, de Notre-Dame de Cléry et
de Vendôme, et, puis, aussi, de Paris qui est près de Pontoise.
J’en oublie. Vous les rajouterez, pour en faire une litanie que nous
réciterons, chacun chez nous et tous ensemble, pour nous souvenir de là
d’où nous venons, du quelque part où nous sommes nés, pas si imbéciles
que le dit la chanson, mais certainement heureux de le savoir et de
l’honorer.
Ah ! Ces souches, Messieurs-Dames qui prétendez nous gouverner, vous
n’imaginez pas comme elles sont dures à arracher, et combien, même
quand on croyait avoir enlevé toutes les racines, on les voit, au
printemps inattendu, rejaillir insolemment. Les plus vieilles sont les
plus résistantes, les plus cachées sont les plus fécondes.
Et le racisme, dans tout ça ? vont dire les ligues de vertu. Vous en
faites quoi de la bête immonde qui se repaît de ces idéologies
charnelles ?
Je vous donne la réponse. Elle n’est pas de moi. Elle est de Dupont,
Jacques, et elle est publique, consignée par le greffier du Tribunal,
au même procès, à la même date, il y a presque cinquante ans.
« Je suis là, moi, avec toute ma famille, la famille Dupont, pour
témoigner à la famille Hernandez, à la famille Mohammed, à la famille
Cohen, à tous les Français d’Algérie, quelle que soit leur religion,
quelle que soit leur race, que nous pensons comme eux, que nous
souffrons pour eux, que nous espérons comme eux, et que nous ne les
abandonnerons jamais. »
Ils ont tenu parole, les Dupont. Ils sont comme ça. Et rien ne les
changera. De vrais Français, vous dis-je, de souche !
JACQUES
TREMOLET DE VILLERS
|