Méfiantes envers le système éducatif, une majorité de familles
aimeraient que les chefs d'établissement puissent recruter leurs
équipes.
Le Figaro - Natacha Polony - 3 juin 2010
Les récents rapports sur l'état du système scolaire français, et
notamment celui de la Cour des comptes dénonçant son
inefficacité et son incapacité à atténuer les inégalités sociales, ont
rendu plus actuelle que jamais l'idée d'une crise de l'école. Au point
que les parents non initiés semblent prêts à tout pour sortir de la
jungle scolaire par le haut.
L'association Créer son école,
mouvement de soutien à la fondation d'écoles catholiques hors contrat
prônant l'instruction et les savoirs, rend public, à l'occasion de son
colloque au Sénat «École, comment Innover?», un sondage Ifop réalisé
auprès de 1 287 personnes. Et les résultats, pour surprenants qu'ils
soient, prouvent la méfiance croissante envers une école en échec. Ils
seraient donc 74% à plébisciter un paysage éducatif plus varié, et 87% à
souhaiter un renforcement des pouvoirs du chef d'établissement, que ce
soit en matière de discipline ou d'organisation des enseignements.
Enfin,
81% des personnes interrogées se prononcent pour la possibilité
accordée aux directeurs d'établissement de recruter leur équipe en
fonction de leur projet éducatif. Si pour chacune de ces questions, les
sympathisants de droite sont plus nombreux à donner leur assentiment que
les sympathisants de gauche, ces derniers sont tout de même 70 à 90% à
se prononcer en faveur de cette plus grande souplesse. Une contradiction
avec les propositions des partis et syndicats dont ils se sentent
proches?
Pour Anne Coffinier, présidente de Créer son école, «ce
sondage marque une évolution vers une forme de banalisation» de ces
idées historiquement associées à la droite ultralibérale «mais qui, dans
les autres pays, sont portées par les sociaux-démocrates». Cette
diplomate, énarque et normalienne, qui défend le modèle très marginal
des établissements hors contrat (privé non financé par l'État) contre le
modèle du privé sous contrat, propose même une lecture sociale des
résultats du sondage, qui montrent que les ouvriers seraient davantage
tentés que les cadres par un système de libre choix des établissements
(voir ci-dessous). «Les gens qui ont des moyens ont leurs réseaux pour
échapper à la faillite de l'école, plaide-t-elle. Ils peuvent se payer
le privé sous contrat et n'ont pas envie que les pauvres les rejoignent
dans les mêmes établissements.»
«Une casse du service
public»
Pour Jean-Paul Brighelli, auteur de La Fabrique du
crétin, qui prône une refondation de l'école républicaine plutôt
que son abandon, «les questions de ce sondage sont très intelligemment
posées pour des gens qui ne sont pas très au courant du problème.
Certes, il apporte la preuve que les ouvriers, comme les cadres il y a
dix ans, souhaitent sortir leurs enfants de ces zones de relégation que
sont devenues les ZEP. Mais les personnes sondées ne s'aperçoivent pas
qu'elles finissent par accepter une casse du service public d'éducation
qui rejoint totalement les propositions des principaux pédagogistes sur
l'autonomie et les pouvoirs du chef d'établissement.»
Anne
Coffinier, qui estime que les parents viennent chercher dans ses
établissements «une rigueur dans la manière d'apprendre, un goût de la
langue et de la beauté», veut «poser la seule question qui vaille:
qu'est-ce qui fait le cœur d'un service public d'éducation? »
A
Créer son école, on répond «la qualité», au risque de lui sacrifier
l'idée d'une Éducation nationale mêlant les futurs citoyens.
Chèque-éducation mode d'emploi
74% des personnes
interrogées se prononcent en faveur d'un financement du système éducatif
par le biais d'un chèque-éducation ou d'un crédit d'impôt. 84% des
ouvriers y seraient favorables, et 77% parmi les sympathisants du Parti
socialiste (88% pour les sympathisants NPA), alors qu'ils ne seraient
«que» 69% parmi les sympathisants de l'UMP (et 59% pour les proches du
Front national).
Le chèque-éducation est un système mis en avant
il y a déjà cinquante ans aux États-Unis, et notamment par le penseur
libéral Milton Friedman, qui fut son plus fervent défenseur. Il s'agit
d'un mode de financement dans lequel l'État remet aux parents
l'équivalent du coût de la scolarité de leur enfant. Libre à eux de le
dépenser dans l'établissement de leur choix. Un système qui revient donc
à abolir la frontière entre public, privé sous contrat et privé hors
contrat.
Ses premiers promoteurs en France furent Alain Madelin
et les cercles libéraux. Il est aujourd'hui défendu par une association
comme SOS Éducation
et fait partie du programme du Front national ou du Mouvement pour la
France de Philippe de Villiers.
Les personnes sondées ont-elles
compris les implications d'un tel choix? Le résultat prouve en tout cas
une défiance croissante envers le système tel qu'il est organisé.
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