A
côté du public et du privé sous contrat, une troisième voie s'élargit,
aux antipodes des méthodes centralistes de l'Education nationale.
Ses grandes parois vitrées évoquent davantage le siège d'une
entreprise que celui d'une école. A l'intérieur, sur un immense plateau,
les ouvriers posent des cloisons qui formeront dès la rentrée les
nouvelles salles de classe. Pour la cour, un morceau de parking fera
l'affaire. Quant à la cantine, il n'y en aura pas, les élèves viendront
avec leur panier-repas. Victime de son succès, l'école primaire hors
contrat du Blanc Mesnil de Wasquehal, dans la banlieue chic de Lille, a
dû trouver de nouveaux locaux.
« Nous
croulons sous les demandes », se réjouit Françoise Candelier,
directrice de cet établissement non confessionnel, qui ne comptait en
septembre 2009 que 28 élèves et en accueillera près de 80 cette rentrée.
Après plus de trente ans de carrière comme professeure des écoles dans
le public, elle a créé son propre établissement : « J'ai une dette vis-à-vis de plusieurs
générations d'élèves que nous avons trompées. »
Retour aux vieilles méthodes
Dans l'école de Françoise Candelier, ce sont les vieilles méthodes qui font recette, comme Le Pensionnat de Chavagne,
diffusé sur M 6 en 2004 : port de la blouse, écriture au porte-plume,
apprentissage syllabique de la lecture et des huit temps de l'indicatif
dès le CE 1. En maths, les quatre opérations sont abordées dès le CP. En
somme, les élèves apprennent « à lire, écrire, calculer et compter, ce qui aujourd'hui
n'est pas une évidence », souligne-t-elle. Statistiquement, ces
établissements hors contrat ne pèsent pas lourd au regard de la masse du
système scolaire. Le ministère évalue leur poids à « moins de 1 %
». La Fondation pour l'école, qui regroupe l'essentiel du réseau
des « écoles indépendantes », estime qu'il existe aujourd'hui environ
460 écoles hors contrat (Montessori incluses), accueillant près de 47
000 élèves. Et cela ne cesse de croître. Une quarantaine d'écoles
s'ouvriraient chaque année en marge du système classique. « C'est un phénomène plus prononcé
en province qu'en Ile-de-France », nuance l'universitaire Bruno Poucet, auteur de La Liberté sous contrat (Fabert, 2010).
Débordée,
désorganisée, l'Education nationale peine à remplir son rôle. Les
chiffres sont connus : un enfant sur trois ne sait pas bien lire en
sixième. Une réalité qui a d'abord profité aux établissements privés
sous contrat. Mais limités par l'Etat dans leur capacité à ouvrir de
nouvelles classes, ces établissements voient leur liste d'attente
s'allonger. Les « hors contrat » bénéficient de ce trop-plein d'élèves.
Ils accueillent aussi beaucoup de familles d'expatriés qui ont apprécié à
l'étranger un mode de scolarisation similaire.
Forte empreinte religieuse
Mais ce ne sont pas les seules raisons. Anne Coffinier, 33 ans, directrice de la Fondation pour l'école (lire encadré ci-contre) a une autre explication. Pour elle, le privé sous contrat a perdu son âme : «Les écoles
sous contrat n'ont qu'une obsession : vouloir à tout prix préserver la paix
scolaire, au point de perdre toute leur spécificité »,
analyse-t-elle en regrettant au passage que dans certaines écoles catho
l'enseignement religieux soit devenu facultatif. Dans le hors contrat,
on ne badine pas avec la religion. Même s'il accueille quelques
établissements laïcs, comme les écoles Montessori, le système des écoles
hors contrat prône un catéchisme traditionaliste. « Nos établissements sont autonomes, c'est aussi leur
force, soutient Anne Coffinier. Nous recrutons et
payons nos professeurs, ce qui les responsabilise davantage. »
Un système qui n'empêche pas quelques dérapages. En avril, la caméra cachée de l'émission de France 2 Les
Infiltrés surprend, entre autres, un professeur d'histoire qui déclare ne pas vouloir aborder la Shoah dans ses cours « parce qu'on
en parle assez comme ça ». Depuis, le recteur d'académie a exigé des parents qu'ils choisissent un autre établissement. « Hors
contrat ne signifie pas hors de contrôle. Nos établissements sont même beaucoup
plus contrôlés que les autres », jure Anne Coffinier. La force des
écoles hors contrat, c'est leur autonomie. Une conception aux antipodes
des méthodes centralisatrices de l'Education nationale qui, signe des
temps, teste pour cette rentrée, dans 106 établissements, le recrutement
de professeurs sur profil. Petite révolution : le chef d'établissement
pourra définir des critères pour sélectionner un enseignant.
Budgets serrés
Le
problème du hors contrat, c'est, évidemment, son financement. A 150
euros de cotisation par enfant et par mois, l'équilibre budgétaire d'une
école primaire hors contrat se situe autour de 80 élèves et de 150 pour
un collège. Nombre d'établissements n'y parviennent pas. Les familles
seules ne peuvent les faire tourner. D'où l'idée de structurer le
secteur en créant une fondation habilitée à recueillir des fonds. Le
carnet d'adresses d'Anne Coffinier a fait le reste. Et près de la moitié
des patrons des sociétés du CAC 40 ont sorti leur carnet de chèques. « Ils partagent le même constat avec nous : l'école
publique n'assure même plus le minimum, au point qu'ils sont obligés de rajouter
des cours d'orthographe dans les programmes de formation de leurs cadres »,
assure la jeune énarque. En 2009, le budget de la fondation s'élevait à
635 000 euros ; en 2010, il dépasse le million. De quoi financer la
mise aux normes ou l'agrandissement d'une trentaine d'établissements.
Une jeune maîtresse à penser
Mère de trois enfants, Anne Coffinier veut réformer l'Education
nationale. Pur produit du système, normalienne, énarque, elle en connaît
tous les arcanes. De ses parents antiquaires, elle apprend « la culture de l'indépendance
». Grande gueule, catho convertie sur les bancs de l'ENA, elle a réalisé « les travers du système » en voyant une partie de sa promo d'Ulm « atterrir dans des collèges difficiles
sans aucune formation ». Son premier grand combat sera la remise en
cause de la lecture globale en CP. Elle inonde de notes ses copains du
cabinet du ministre de l'Education nationale de l'époque, Gilles de
Robien. L'entrée de ses enfants à l'école finit de la convaincre de la
nécessité d'agir. Elle abandonne alors sa carrière au Quai d'Orsay pour
se consacrer à son projet : faciliter la création d'écoles modèles. Son
site Créer-son-école.com est une boîte à outils pour les parents ou
enseignants désireux de fonder leur établissement. Combien payer les
profs ? Comment rédiger un contrat de travail ? Que dire devant
l'inspecteur d'académie ? Son réseau lui a permis de structurer cette
troisième voie d'enseignement 100 % indépendant, à côté de
l'enseignement public et du privé sous contrat. En mars 2008, le Premier
ministre, François Fillon, a signé le décret reconnaissant d'utilité
publique sa Fondation pour l'école. Outre le fait que la structure lui
permet de recueillir des dons d'entreprises ou de particuliers, elle lui
sert aussi à faire passer des messages sur l'autonomie des
établissements, sur le chèque éducation ou sur la formation des
enseignants. En guerre contre les instituts universitaires de formation
des maîtres (IUFM) et leur esprit « post-soixante-huitard »,
elle n'a pas attendu leur suppression programmée par le ministre Luc
Chatel pour créer sa propre école de professeurs des écoles.
Source: Challenge
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